•  Alors, les grandes personnes le regardaient étrangement. Celles de son foyer, celles des institutions, et celles qui traversaient occasionnellement les couloirs,  sous le toit de la maison parentale. L’enfant de sept ans murmurait des phrases incompréhensibles. Tantôt, il parlait comme pour lui-même, le menton et la bouche enfoncés dans le col de son tricot, et les sons se perdaient entre sa peau et ses vêtements. Tantôt, comme s’il surgissait d’un sommeil profond, d’un rêve, il se mettait à scander des sentences qui tombaient comme plâtre au plafond, sous des yeux ébahis et devant des gorges serrées, à la limite de l’étouffement, tant l’effet d’étonnement et d’indignation était brusque. IL s’insurgeait contre des paroles creuses et arrogantes telles que : « l’animal n’a pas d’âme te dis-je !». Et c’était tel oncle qui le disait à sa femme. Ou encore : « la terre appartient à l’homme qui est supérieur à toute autre espèce » disait son père à l’assemblée familiale. Lui, fâché, ne pouvait continuer de se taire, sa « verdoyante mère » lui avait expliqué que tout cela était faux, non seulement faux, mais dangereusement fou. Dans son petit esprit d’enfant, il lui semblait résister contre des envahisseurs. Oui, les adultes voulaient s’en prendre à sa « mère », quelle nouvelle guerre était en train de se préparer ? Sa « douce mère » lui avait murmuré pendant qu’il contemplait le soleil rouge et énorme à l’horizon : « ils vont me détruire un jour…dis leurs, je t’en prie ».

     


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  • Les bruits, ceux du monde des humains, les chansons sur leurs lèvres, il ne voulait pas les entendre. C’est pourquoi il se laissait glisser dans sa bulle. Là où les chants qui s’adressaient à lui l’entraînaient. Il les suivait comme le chien poursuit une odeur la truffe en l’air ou rasant le sol. La mélodie souvent prenait une forme de message verbal, composé de mots et parfois des images aussi. Pourquoi ne pouvait-il pas leur accorder sa confiance à ces gens, ses proches ?

    Sans doute parce que la musique de leurs mots et celle de leurs gestes sonnaient faux. Celle qui était devenue sa « vraie mère » venait à lui chaque jour pour le mettre en garde. Il avait cinq ans maintenant, et souvent on l’apercevait assis à même le sol,  dans une de ces positions que les enfants aiment adopter, en tailleur, les paumes posées en une caresse sur la terre. La présence de sa « mère » ne le quittait plus, et lorsqu’il se tenait debout, marchant dans la cour de la maison ou vers l’école, il la sentait monter en lui par les pieds. Il en était tout ému. Sa façon de marcher avait changé, il ne voulait plus taper le sol, alors il mettait toute son attention dans chacun de ses pas et chacun de ses pas était devenu mot d’amour. Que lui disait-elle sa « mère » ? Oh, elle lui racontait des histoires du passé, mais aussi des histoires du présent et sûrement des histoires de tous les autres temps, des temps à venir et des temps qui ne viendraient pas. Mais surtout, elle lui rappelait de se méfier de ce que les grandes personnes disaient. Qu’elles ne savaient pas de quoi elles parlaient, que cela faisait bien longtemps qu’elles ne l’entendaient plus.

     


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  • Tant d’heures passées à contempler la terre, les pierres ou les petites bêtes livrées à leurs  occupations. Ces insectes, qui dans leurs courses incessantes menaient leurs chasses, faisaient leurs commissions, construisaient leurs demeures. C’est ainsi sans doute que se dessinèrent les premières lignes d’une portée où les notes d’une symphonie naturelle n’étaient audibles que par lui. Tout son corps, dans ces moments là était une oreille. Le chant de la terre, il l’entendait dans son esprit bien sûr, mais aussi dans sa chair, dans ses organes, la mélodie courait dans ses artères et traversait l’épaisseur de ses os et s’endormait dans la moelle. Pendant qu’il écoutait le « chant », les « autres », ceux qui vivaient autour de lui, qui traversaient la cour, venaient rendre visite à ses parents, déambulaient dans la rue derrière le grand mur blanc, enfin tout ce qui produit le tumulte de la vie d’une maison, d’un village et d’une cité, les autres, ils n’existaient plus. Il ne les entendait pas. Une fois sa mère voulut lui parler, le sortir de ce silence particulier et mystérieux, elle lui dit « mais qu’est-ce que tu fais mon petit, à quoi t’amuses-tu donc ? », il lui répondit sans détourner son regard, avec un ton ordinaire, comme un enfant qui dirait tout simplement « mais tu vois bien maman, je joue avec ma voiture ! », il lui répondit « je parle avec ma mère… ». Et sa maman resta bouche bée, pas rassurée du tout, pensant en elle-même « mais qu’est-ce qu’il est bizarre mon enfant ! ».

     


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  • Quel âge avait-il ? Douze ans ? Peut-être moins. Ce n’était pas la première fois que cette sensation tremblait en lui. Il ne se souvenait pas de la première fois. « Cela » remontait sans doute à tant d’années qu’il ne pouvait se souvenir. Peut-être que « cela » avait toujours été là. Quelques images embrumées parfois se présentaient à son esprit. Comme la chanson d’un vieux seau en fer, dont il ne restait plus que l’anse rouillée, qu’un nœud de corde retenait dans son étreinte, au dessus de la bouche édentée d’un vieux puits de pierre, qui n’abreuvait plus qu’un cimetière de souvenirs. Comme cette lumière étourdissante, qui l’obligeait à regarder le sol, non pas pour y chercher un quelconque objet, mais parce qu’il ne pouvait faire autre chose que de s’incliner. Ses yeux ne savaient la défier, il l’aimait cette blancheur, mais ne pouvait la supporter longtemps, alors il passait sa petite enfance ses yeux pointés vers cette terre jaune et sèche. Les grandes personnes qui le voyaient pensaient sans doute « mais qu’est-ce qu’il a cet enfant ? Est-il malade ? Pourquoi ne nous regarde t-il pas ? » Et il ne comprenait pas que cette chaleur étouffante de clarté ne semblait que le gêner lui.

     


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  • On a tous quelque chose de plus ou de moins qu'un autre.
    Les autres se plaignent qu'on les traite comme les autres.
    Cela fait de vous quelqu'un d'unique non ?

     


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